Mort Eternelle
Nouvelle de François Migeot
Sans doute aviez-vous souhaite vous joindre à l’immobile permanence des choses pour tenter de perdurer parmi elles.Vous aviez connu ces moments de stupeur ou, soudain, suspendu au fil du temps
comme au fil de la vierge, retiré de la toile de l’action,des pages d’agenda, à la faveur d’une pause. d’un verre de vin pris au midi d’une terrasse, vous voyiez, le temps d’un éclair, le mur d’en
face exister dans son temps de mur, vous rentriez dans le temps de l'ombre qui le tourne insensiblement, dans le réseau des joints qui unit les briques et laisse le jour descendre le long de sa
présence. Etait-ce délire ? Non, simplement l’extrême évidence de ce qui arrive quand on cesse soi-même d’arriver.Combien vous auriez aimé vous joindre à cette paix des choses, gagner ne fût-ce
qu’une parcelle de leur permanence, pour vous assurer que votre vie n’était pas qu’un simple courant d’air! Vous étiez alors à votre zénith, au moment où. arrivé au sommet de la colline après une vie
de sacrifices, la route devant vous n'est plus qu’une lente descente qui se perd au loin dans la confusion de la plaine.
Tant que vous aviez eu à monter, vous n'aviez pasvraiment pensé. Il y avait tant à faire. Votre brillante carrière dans la communication et les montagnes de papiers qui menaient à son faîte, la scène de chaque jour, éclairée par l’angoisse et le stress, ou vous aviez à paraître pour chaque réunion, chaque rendez-vous, tout cela vous empêchait de voir plus loin que le boutde la semaine. Et le fantôme de l’avenir pulvérisait l’instant qui passait transparent devant vous. Bien sûr, il restait les vacances, les vacances que vous attendiez chaque année comme un mendiant, les vacances que vous espériez et que vous redoutiez tout à la fois de voir arriver car vous aviez l’écrasant devoir de ne pas les manquer. Il y allait de la vraie vie, celle que vous alliez acheter jalousement dans les agences, que vous alliez confectionner à l’aide de cartes et de guides que des conseils avisés avaient rendus incontournables. Ah! ces vacances où vous alliez passer des nuits d’hôtel. des séjours en locations, où vous alliez reposer, faire l’amour à loisir dans des lits étrangers, où vous alliez manger dans des vaisselles d’emprunt en vous disant que vous étiez heureux! Vous alliez rattraper tout ce temps mort, toute cette vie que vous n’aviez pas vécue. en rêvant au bord des piscines, en marchant sur les sentiers fléchés des syndicat d’initiative dans les temps recommandés.Et le ruban de votre inaltérable routine suivait ainsi son cours, suspendu de temps à autre par de menus accidents. Ainsi, vous vous arrêtiez le temps d’un décès, car les enterrements ont inévitablement lieu en semaine. Vous vous retrouviez avec d’autres, du cercle de la famille ou du cercle de l’entreprise, avec vos costumes sombres derrière un fourgon noir qui fendait la ville dans un encombrement de fleurs. Là, il y avait un vent mauvais qui raidissait les dos, presque imperceptible dans les derniers rangs où vous preniez place parmi les figurants. Ils ne faisaient qu’acte de présence et en oubliaient presque la brèche que cette mort lointaine avait ouvert dans leur temps. Aux franges de cette mouvante tache noire. il n’entendaient pas le silence que vous sentiez se communiquer aux rues qui en restaient comme paralysées. Puis, au moment de présenter vos condoléances, vous remontiez la foule et voyiez peu a peu les regard se vider en vous rapprochant des proches leurs regards étaient creux, vides du mort qui venait d’en tomber.Chacun prenant pour lui seul ce décès sans pouvoir se dire que, bien plus que la mort, la vie seule était la grande criminelle.
Du disparu, au-delà du corps qui brûlerait quelque part comme on brûle les herbes fauchées d’un jardin, il ne restait qu un pronom qui courait sur les lèvres, qu’un nom qui revenait dans les anecdotes ou les sermons,un nom vide, un bruissement de langage qui n'atteignait plus un cadavre déjà engagé dans sa lente disparition. Mais à chaque nouvelle inhumation,progressant dans le rang du cortège, de plus en plus proche du défunt, vous aviez compris que vous seriez un jour ce pronom. Oui, maintenant que vous descendiez la pente. vous vouliez coller davantage à l’inertie des choses, prendre un peu de leur poids.Certes, mais comment conjurer la coulée?
D'abord, vous avez estimé qu’il fallait trouver un lieu où vous fixer, où attacher le ciel, où poser votre vie pour que l’air cesse de la brasser, de l’user, de laréduire. Il vous fallait chercher l’une de ces maisons où lorsqu’on passe au long du jardin, la vie semble resplendir, pleine et définitive à l’ombre d’un grand marronnier, avec un rosier qui grimperait au pignon jusqu’au balcon du premier, avec des graviers blancs qui craqueraient sous le pas des visiteurs, avec le rebond du ballon des enfants dans la rue calme où les automobilistes passeraient au pas, répondant d’une main au salut des voisins.
Depuis lors. Vous cherchiez l’un de ces quartiers qui donnaient limpression. quand vous les traversiez, d’avoir été construits pour durer. Oui, vous les traversiez en quête d’une demeure. Vous aviez écarté l'idée d’un appartement sa position trop relative dans un immeuble et au sein d’un étage dénoncerait vite votre impermanence. Vous cherchiez plutôt. pour ses racines assurées dans le sol, une maison sise au creux d’un quartier, lui-même bien assuré sur un flanc de laville.Chaque fois que vous passiez lentement en voilure au cours de vos recherches, vous buviez doucement la rue. maison après maison, vous vous accrochiez aux rideaux. aux portes ouvertes, au jeu des enfants qui etait donné comme pour vous, aux massifs rigoureusement taillés, aux parterres qui soulignaient paisiblement l'espace. Votre bonheur était parfait. Vous adhériez pleinement, le temps de votre passage,aux tableaux composés comme à votre intention. J'usqu' au moment ou vous arriviez à la maison disponible à la vente.
Alors, chaque lois, votre espoir retombait. Vous aviez devant vous le spectacle dun arrachement des papiers morts, collés au long de couloirs vides, l’empreint fantomatique de meubles disparus, de tableaux décrochés, comme si le spectre des déménagements et des départs venait tout exprès démentir votre rêve de pérennité.Toutefois, vous vous étiez essayé au jeu d’habiter. Vous aviez, recomposé l'espace. vous aviez acheté pour durer. Vous aviez prélevé, au hasard des catalogues. des pièces de mobilier. Il vous fallait, en somme,trouver votre style. il fallait que votre pavillon respire cet air unique, comme celui que vous jalousiez chez les autres. Un doute, cependant, vous accablait: comment faire de l'un, de l’être, avec tout ce prêt-à-vivre stéréotypé qui encombrait les prospectus jusqu’à la nausée?
Mais l’heure n’était pas au doute. Il fallait composer, couler un moule dans lequel la vie viendrait se prendre et se figer peu à peu pour devenir votre vie, enfin stable et heureuse. Vous vous êtes donc fait un intérieur que les cartons, livrés jour après jour, venaient peupler. Alors que l’espace prenait forme et que votre vie nouvelle se programmait lentement dans les étages, une nouvelle question toutefois s’imposait progressivement à vous: n'étiez-vous donc aussi, au dedans, qu’un assemblage de lieux communs assemblés à la hâte?
Mais l’heure n’était pas aux questions. La vie, pour se aisser prendre au filet, ne devait sans doute pas tolérer de réserves. Vous avez donc acheté des lampes, des lampadaires, des lustres, des lampes de chevet, des rideaux et des doubles rideaux pour que la clarté du foyer, à la nuit tombée, soit, perçue du dehors, émouvante et intime comme celle dc vos voisins.
Mais au dedans, l’intimité n’advenait pas. Le silence brûlait au flanc des murs, la rue passait au dos des fenêtres, tandis qu’au dedans rien d’autre ne survenait que le craquement du bois des escaliers, le craquement des murs dont la chaleur sortait la nuit venue. Vous deviez vous rendre à l’évidence vous étiez incapable de créer cette ouate où les autres semblaient coucher leur existence.
Et puis l’ennemi — ainsi le nommiez-vous — était dans la place. Il brouillait, il brûlait, il ternissait Cette image que vous n'arriviez pas à fixer. Le temps altérait votre lieu: la poussière descendait le voiler, la lumière venait le faire virer lentement. Les peintures tournaient, le papier pâlissait sous le passage répété de la lumière. Le jardin poussait de toutes ses racines au mépris de vos plans, l’herbe remontait sous le gravier, les haies débordaient sur la rue, les massifs allaient leur train d’anarchie. Il fallait sans cesse reprendre. tailler, ramener cette poussee sauvage à votre rêve. Vous compreniez alors l’acharnement de ces ménagères qui, le chiffon en main, pourchassent la moindre trace, la moindre toile d’araignée susceptible de troubler cette netteté parfaite à laquelle elles s’attachent comme à un salut.
Alors, vous avez cru baisser les bras. Et vous avez voyagé. Vous avez accepté de parcourir le monde pour représenter, de mission en mission, la société qui vous employait. Ainsi, vous avez bu, à petits traits, le temps des autres sans avoir à vous occuper davantage du vôtre. Au hasard des capitales que vous traversiez, vous glissiez sur la vague des vies de rencontre, celles que vous surpreniez dans la rue, celles que vous deviniez depuis les fenêtres de l’hôtel, celles qu’on vous entrouvrait au hasard des cocktails,des visites qu’on ménageait pour vous, des invitations que les agents de la filiale locale se croyaient obligés de vous faire.
Ainsi, vous avez visité les appartements de vos collègues. Vous avez goûté la cuisine de leurs épouses. Vous avez mesuré en expert leur engluement dans le lieu. Vous avez en connaisseur evalué leur mobilier, examiné leur vaisselle, imaginé le prix de leur cuisine intégrée. Chaque fois, vous avez demandé à passer aux toilettes. non pas par besoin à vrai dire, mais pour découvrir les lectures niaises et les affiches désuètes qu’on place autour du siège. pour passer ensuite à la salle de bains où vous évaluiez l’état des brosses à dents. la disgrâce des pyjamas pendus au porte-manteau. Et, heureux de ne pas en être l’otage, vous êtes passé d’intimité en intimité, de foyer en foyer, vous avez pénétré l’obscurité des intérieurs où chacu panse de son mieux le grand vide qui lui est échu en partage. Et vous avez compris peu à peu qu'il suffisait d’en regarder le spectacle pour s'en distraire efficacement.
Parfois. ces reflets, vous les suiviez aussi de longues heures jusqu’au milieu de la nuit où, à la télévision de votre chambre d’hôtel, vous
regardiez ces émissions populaires et prétendument réalistes qui transfiguraient à l’écran les vanités quotidiennes. C’est un de ces soirs,alors que vous ne l’attendiez plus, que votre idée a germé.
L’idée qui allait peut-être vous justifier devant le néant: il fallait simplement que tout, dans votre vie, puisse devenir image, il fallait que vous puissiez à votre tour faire de votre vie la
matière d’un spectacle et qu’elle devienne pour vous-même son propre spectacle. Il fallait faire en grand, et avec toutes les conséquences, ce que de timides amateurs faisaient encore en
balbutiant.
Vous avez. méthodiquement, équipé votre demeure de telle sorte que chaque pièce soit aussi un plateau vidéo. Rien n’échapperait aux caméras qui balaieraient les lieux vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Telle était l’idée dont vous compreniez peu à peu quelle était géniale: retransmettre en continu, dans son intégralité et sans censure, les jours et les nuits d’une famille comme les autres.
L’idée, qui était pleine d’avenir, plairait forcément à vos supérieurs qui décideraient avec enthousiasme de financer votre projet. Ils pourraient ainsi escompter la promotion du matériel dont vous assuriez jusqu’à ce jour la diffusion et prendre quelques longueurs d’avance décisives sur la concurrence.
Grâce à ce qu’on appelait fièrement, dans votre petit milieu, les nouvelles technologies, vous alliez répandre en exclusivité vos images sur la toile entière et sur les écrans, vous alliez construire une chaîne télévisée sur un concept dont personne n’avait encore sérieusement mesuré le caractère révolutionnaire. On avait bien, ici où là, timidement retransmis les faits et gestes d’une poignée de volontaires reclus dans un huis clos ; il y avait bien cette famille anglaise qui avait filmé en continu, pour la financer aux frais des internautes, la réfection de son home; il y avait aussi ces interventions chirurgicales qu’on commençait à retransmettre en direct depuis les blocs opératoires. Mais vous, vous alliez montrer sans fard, de fond en comble, et sur tous les supports, la vie d’une honnête famille moyenne.
Alors, votre rêve extravagant d’échapper au désastre du temps et aux contingences quotidiennes a pris vraiment corps. Votre visage à l’écran n’était plus votre visage, c’est-à-dire que le cadre et l’image le sauvaient du malheur d’être réel. Vos gestes prenaient la nécessité de ceux d’un personnage; la durée, enregistrée, répétable si on le voulait, vous épargnait l’effacement que les jours entraînent sans mémoire et sans retour. Potentiellement, vous etiez suivis par le regard du monde entier qui, par l’infinitude des visages tournés vers les moniteurs, vous donnait un degré d’existence infiniment plus consistant que la vue toute ordinaire de vos veux. Et puis les menus gestes de votre foyer devenaient pour le public l’objet d’un discours, la matière vive sur laquelle tout un chacun pouvait accrocher le naufrage de sa propre durée. Tout cela donnait dignité et nécessité à votre être qui alors les hautes couleurs diune destinée.
On vous voyait rentrer en famille du supermarché dans un débordement bruissant de sacs en plastique.On vous voyait ranger le congélateur, remplir avec methode les placards. On vous voyait faire le ménage, aire la cuisine, faire l’amour, faire la lessive, faire vos besoins naturels. On vous voyait vous laver, vous disputer, vous habiller, vous raser, vous coiffer, vous endormir, vous réveiller. On vous voyait arroser les plantes. descendre les poubelles, laver votre voiture, gronder votre fille, votre chien, s’enquérir des nouvelles de l'école, discuter des vertus de la nouvelle marque de boulettes pour le chat, des mérites du nouveau salon de coiffure d’où sortait votre épouse. Grâce au menu, on pouvait zapper d’une pièce à l’autre, suivre la cuisson des pizzas au micro-ondes ou la douche et le shampooing de Madame, passer du repas du chien à la scène de ménage. Et l’audience ne cessait d’augmenter. comme si, à épier l’ordinaire de vos menus gestes, les autres y cherchaient des signes qui donneraient sans doute la clef de leur propre comportement.
Vous avez. méthodiquement, équipé votre demeure de telle sorte que chaque pièce soit aussi un plateau vidéo. Rien n’échapperait aux caméras qui balaieraient les lieux vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Telle était l’idée dont vous compreniez peu à peu quelle était géniale: retransmettre en continu, dans son intégralité et sans censure, les jours et les nuits d’une famille comme les autres.
L’idée, qui était pleine d’avenir, plairait forcément à vos supérieurs qui décideraient avec enthousiasme de financer votre projet. Ils pourraient ainsi escompter la promotion du matériel dont vous assuriez jusqu’à ce jour la diffusion et prendre quelques longueurs d’avance décisives sur la concurrence.
Grâce à ce qu’on appelait fièrement, dans votre petit milieu, les nouvelles technologies, vous alliez répandre en exclusivité vos images sur la toile entière et sur les écrans, vous alliez construire une chaîne télévisée sur un concept dont personne n’avait encore sérieusement mesuré le caractère révolutionnaire. On avait bien, ici où là, timidement retransmis les faits et gestes d’une poignée de volontaires reclus dans un huis clos ; il y avait bien cette famille anglaise qui avait filmé en continu, pour la financer aux frais des internautes, la réfection de son home; il y avait aussi ces interventions chirurgicales qu’on commençait à retransmettre en direct depuis les blocs opératoires. Mais vous, vous alliez montrer sans fard, de fond en comble, et sur tous les supports, la vie d’une honnête famille moyenne.
Alors, votre rêve extravagant d’échapper au désastre du temps et aux contingences quotidiennes a pris vraiment corps. Votre visage à l’écran n’était plus votre visage, c’est-à-dire que le cadre et l’image le sauvaient du malheur d’être réel. Vos gestes prenaient la nécessité de ceux d’un personnage; la durée, enregistrée, répétable si on le voulait, vous épargnait l’effacement que les jours entraînent sans mémoire et sans retour. Potentiellement, vous etiez suivis par le regard du monde entier qui, par l’infinitude des visages tournés vers les moniteurs, vous donnait un degré d’existence infiniment plus consistant que la vue toute ordinaire de vos veux. Et puis les menus gestes de votre foyer devenaient pour le public l’objet d’un discours, la matière vive sur laquelle tout un chacun pouvait accrocher le naufrage de sa propre durée. Tout cela donnait dignité et nécessité à votre être qui alors les hautes couleurs diune destinée.
On vous voyait rentrer en famille du supermarché dans un débordement bruissant de sacs en plastique.On vous voyait ranger le congélateur, remplir avec methode les placards. On vous voyait faire le ménage, aire la cuisine, faire l’amour, faire la lessive, faire vos besoins naturels. On vous voyait vous laver, vous disputer, vous habiller, vous raser, vous coiffer, vous endormir, vous réveiller. On vous voyait arroser les plantes. descendre les poubelles, laver votre voiture, gronder votre fille, votre chien, s’enquérir des nouvelles de l'école, discuter des vertus de la nouvelle marque de boulettes pour le chat, des mérites du nouveau salon de coiffure d’où sortait votre épouse. Grâce au menu, on pouvait zapper d’une pièce à l’autre, suivre la cuisson des pizzas au micro-ondes ou la douche et le shampooing de Madame, passer du repas du chien à la scène de ménage. Et l’audience ne cessait d’augmenter. comme si, à épier l’ordinaire de vos menus gestes, les autres y cherchaient des signes qui donneraient sans doute la clef de leur propre comportement.
Mais peu à peu les sujets venaient fatalement à tarir. A force de faire de votre propre vie un spectacle, vous voud tourniez de plus en plus vers
l’écran pour le voir, et par conséquent, plus vous la voyiez, moins vous étiez en état de pourvoir en images les caméras qui menaçaient ainsi de tourner à vide. Or la chance était avec vous. Pour la
seconde fois, votre femme allait mettre bas.
Vous avez alors préparé l’événement. Vous avez équipé votre logis. Vous l’avez pourvu du nécessaire pour parer à toutes les éventualites. Des agences d’assistance médicale à domicile ont bientôt généreusement offert leur concours, il suffirait que vous insériez ici où là. au fil de vos heures, quelques images publicitaires. Un cabinet d’échographes a
gracieusement transporté son matériel jusque chez vous. Des médecins se sont présentés spontanément pour offrir leurs compétences. Le public, qui croissait de jour en jour, a pu suivre en direct l’argumentaire que chacun d’eux présentait pour emporter la décision. De césarienne en péridurale, en passant par la parturition aquatique, sans parler des soins post-partum que chacun s’engageait à fournir.
Devant les caméras votre épouse a perdu les eaux. On l’a vue travailler, souffrir, transpirer, pleurer, crier —car, sous l’influence de l’Association des Familles Chrétiennes pour le Respect des Valeurs, elle avait opté pour une méthode traditionnelle. Enfin. l’enfant est né. On l’a baigné, lavé, mesuré, pesé. Ses premiers pleurs ont été pour l’écran. Et sa première tétée. Et la primeur de votre émotion paternelle.
Mais bientôt, des avocats se sont avisés que votre femme avait souffert. Il vous offraient un procès gratuit. Vous vous êtes laissés convaincre. Vous avez plaidé. D’autres, dans la foulée, ont assuré que les dimensions données par l’écographie de l’enfant à naître n’était pas conformes à la réalité. Il y avait là un grave préjudice: la layette que vous aviez fait tricoter en vous fiant à leurs informations serait bientôt obsolète. Vous avez replaidé, escorté entre le Palais et votre domicile par une caravane de techniciens et de tendeurs de perches.
Mais entre temps, l’enfant se portait bien. nourri par une célèbre marque de lait en poudre dont vous aviez accepté les dons. En échange vous aviez consenti à la réclame où votre fils souriait aux anges sur les écrans. Mais il se portait presque trop bien et. peu à peu, on en revenait à la routine que les proces avaient heureusement brisés. Vous vous preniez parfois à regretter que l'enfant soit normal. Vous imaginiez la matière à images, les motifs de plainte et d’émotion qu’il y aurait eu si l’enfant avait été malformé. Ou s’il était mort en plein accouchement, en plein live: il y aurait eu là de quoi fidéliser une audience si nécessaire à votre existence, mais, malheureusement, de plus en plus difficile à maintenir
Oui, car vous n’étiez plus la seule coqueluche du petit monde branché, d’autres avaient repris l’idée, d’autres familles moins scrupuleuses, moins irréprochables et dont l’ordinaire était plus salé que le vôtre. Elles n’hésitaient pas à montrer les petits amis que la fille de la maison recevait en l’absence concertée des parents, le facteur ou le plombier que Madame faisait monter dans son lit tandis que Monsieur profitait du spectacle informatisé avec ses collègues du bureau. Certaines avaient la chance d’offrir la longue agonie d’un vieux parent, la mort prématurée d’un mari leucémique, les obsèques en direct et l’émotion vivante des proches.
Mais il y avait plus fort. Certaines avaient la chance de pouvoir montrer un fils homosexuel dans tous ses ébats. Ou une fille qui aimait les filles. Ou mieux encore, un rejeton dont on découvrait qu’il n’était pas bien dans son sexe. On l’exhibait, souriant sur les plateaux. dans ses petites robes à dentelles et avec les nattes que toute la sainte famille s’était plue à lui tresser. Il y avait là le sujet de magnifiques débats. Toutes les associations débarquaient chez les bienheureux parents pour traiter de la dysphorie de genre et défendre la liberté du sexe. Les ligues de tous poil avaient sauté sur loccasion, Des psychologues testaient en direct la féminité de son cerveau. Un laboratoire pharmaceutique célèbre en fit une cause humanitaire et médiatique, elle offrit généreusement les hormones et recueillit, lors d’une soirée de gala en présence de nombreuses vedettes, les promesses de dons pour son opération. On se passionnait, au quatre coins du monde, pour la croissance de ses seins, la montée de ses formes, le choix de ses dessous, ses mises en plis, ses premières confidences de femme, le fard qu’il choisissait, le petit-ami qu’il avail élu, tandis que, face à de telles exclusivités, vos retours de courses ou le remplissage de votre frigidaire faisaient pâle figure.
L'audience baissait sur votre reseau. Votre fils disparaissait presque des publicités pour abandonner la place au transsexuel de la concurrence qui célébrait les charmes d’une marque de lingerie en minaudant sur les réclames. Vous avez touché le fond quand on l’opéra la créature en direct, à la une de toutes les chaînes, quand elle se fiança, quand on retransmit son mariage à l’église et qu’on suivit en direct sa nuit de noces depuis les îles. Tandis qu’elle jouissait en ligne sous les yeux d’une partie de la planète, vous en étiez réduit à recevoir votre vieille voisine venue vous emprunter du sel.
Vous lui avez ouvert la porte. Vous avez ouvert le placard. Vous avez ouvert le tiroir. Vous avez ouvert la lame du couteau et vous lui avez ouvert le ventre avant même qu’elle n’ait eu le temps d’ouvrit la bouche. Puis vous l’avez découpée. démembrée, désarticulée tel un maigre poulet, exhibant furieusement ses abatis sanglants devant les caméras. Ensuite, calmement, en gros plan. vous vous êtes ouvert les veines. Et vous vous êtes installé paisiblement pour vous regarder lentement mourir à l’écran. Déjà, les rues s’étaient vidées et la ville, silencieuse alentour. vous averitssait que le public, recueilli autour du désastre, irriguait à présent vos canaux et les grandes artères de la communication tandis que votre propre sang tarissait dans vos vaisseaux.
Bientôt. la scène réelle de votre cuisine s'évanouirait avec votre crime avec son temps singulier, tandis que l’assassin que vous étiez passait lentement et sans regret de vie à trépas. Car vous étiez aussi ce spectateur sachant que ce visage qui se fermait lentement. impunément à l'écran, se fondait, pour toujours, au temps universel et à la vie éternelle des mémoires numériques; il vous multipliait à l’infini surles réseaux de la toile.
Vous avez alors préparé l’événement. Vous avez équipé votre logis. Vous l’avez pourvu du nécessaire pour parer à toutes les éventualites. Des agences d’assistance médicale à domicile ont bientôt généreusement offert leur concours, il suffirait que vous insériez ici où là. au fil de vos heures, quelques images publicitaires. Un cabinet d’échographes a
gracieusement transporté son matériel jusque chez vous. Des médecins se sont présentés spontanément pour offrir leurs compétences. Le public, qui croissait de jour en jour, a pu suivre en direct l’argumentaire que chacun d’eux présentait pour emporter la décision. De césarienne en péridurale, en passant par la parturition aquatique, sans parler des soins post-partum que chacun s’engageait à fournir.
Devant les caméras votre épouse a perdu les eaux. On l’a vue travailler, souffrir, transpirer, pleurer, crier —car, sous l’influence de l’Association des Familles Chrétiennes pour le Respect des Valeurs, elle avait opté pour une méthode traditionnelle. Enfin. l’enfant est né. On l’a baigné, lavé, mesuré, pesé. Ses premiers pleurs ont été pour l’écran. Et sa première tétée. Et la primeur de votre émotion paternelle.
Mais bientôt, des avocats se sont avisés que votre femme avait souffert. Il vous offraient un procès gratuit. Vous vous êtes laissés convaincre. Vous avez plaidé. D’autres, dans la foulée, ont assuré que les dimensions données par l’écographie de l’enfant à naître n’était pas conformes à la réalité. Il y avait là un grave préjudice: la layette que vous aviez fait tricoter en vous fiant à leurs informations serait bientôt obsolète. Vous avez replaidé, escorté entre le Palais et votre domicile par une caravane de techniciens et de tendeurs de perches.
Mais entre temps, l’enfant se portait bien. nourri par une célèbre marque de lait en poudre dont vous aviez accepté les dons. En échange vous aviez consenti à la réclame où votre fils souriait aux anges sur les écrans. Mais il se portait presque trop bien et. peu à peu, on en revenait à la routine que les proces avaient heureusement brisés. Vous vous preniez parfois à regretter que l'enfant soit normal. Vous imaginiez la matière à images, les motifs de plainte et d’émotion qu’il y aurait eu si l’enfant avait été malformé. Ou s’il était mort en plein accouchement, en plein live: il y aurait eu là de quoi fidéliser une audience si nécessaire à votre existence, mais, malheureusement, de plus en plus difficile à maintenir
Oui, car vous n’étiez plus la seule coqueluche du petit monde branché, d’autres avaient repris l’idée, d’autres familles moins scrupuleuses, moins irréprochables et dont l’ordinaire était plus salé que le vôtre. Elles n’hésitaient pas à montrer les petits amis que la fille de la maison recevait en l’absence concertée des parents, le facteur ou le plombier que Madame faisait monter dans son lit tandis que Monsieur profitait du spectacle informatisé avec ses collègues du bureau. Certaines avaient la chance d’offrir la longue agonie d’un vieux parent, la mort prématurée d’un mari leucémique, les obsèques en direct et l’émotion vivante des proches.
Mais il y avait plus fort. Certaines avaient la chance de pouvoir montrer un fils homosexuel dans tous ses ébats. Ou une fille qui aimait les filles. Ou mieux encore, un rejeton dont on découvrait qu’il n’était pas bien dans son sexe. On l’exhibait, souriant sur les plateaux. dans ses petites robes à dentelles et avec les nattes que toute la sainte famille s’était plue à lui tresser. Il y avait là le sujet de magnifiques débats. Toutes les associations débarquaient chez les bienheureux parents pour traiter de la dysphorie de genre et défendre la liberté du sexe. Les ligues de tous poil avaient sauté sur loccasion, Des psychologues testaient en direct la féminité de son cerveau. Un laboratoire pharmaceutique célèbre en fit une cause humanitaire et médiatique, elle offrit généreusement les hormones et recueillit, lors d’une soirée de gala en présence de nombreuses vedettes, les promesses de dons pour son opération. On se passionnait, au quatre coins du monde, pour la croissance de ses seins, la montée de ses formes, le choix de ses dessous, ses mises en plis, ses premières confidences de femme, le fard qu’il choisissait, le petit-ami qu’il avail élu, tandis que, face à de telles exclusivités, vos retours de courses ou le remplissage de votre frigidaire faisaient pâle figure.
L'audience baissait sur votre reseau. Votre fils disparaissait presque des publicités pour abandonner la place au transsexuel de la concurrence qui célébrait les charmes d’une marque de lingerie en minaudant sur les réclames. Vous avez touché le fond quand on l’opéra la créature en direct, à la une de toutes les chaînes, quand elle se fiança, quand on retransmit son mariage à l’église et qu’on suivit en direct sa nuit de noces depuis les îles. Tandis qu’elle jouissait en ligne sous les yeux d’une partie de la planète, vous en étiez réduit à recevoir votre vieille voisine venue vous emprunter du sel.
Vous lui avez ouvert la porte. Vous avez ouvert le placard. Vous avez ouvert le tiroir. Vous avez ouvert la lame du couteau et vous lui avez ouvert le ventre avant même qu’elle n’ait eu le temps d’ouvrit la bouche. Puis vous l’avez découpée. démembrée, désarticulée tel un maigre poulet, exhibant furieusement ses abatis sanglants devant les caméras. Ensuite, calmement, en gros plan. vous vous êtes ouvert les veines. Et vous vous êtes installé paisiblement pour vous regarder lentement mourir à l’écran. Déjà, les rues s’étaient vidées et la ville, silencieuse alentour. vous averitssait que le public, recueilli autour du désastre, irriguait à présent vos canaux et les grandes artères de la communication tandis que votre propre sang tarissait dans vos vaisseaux.
Bientôt. la scène réelle de votre cuisine s'évanouirait avec votre crime avec son temps singulier, tandis que l’assassin que vous étiez passait lentement et sans regret de vie à trépas. Car vous étiez aussi ce spectateur sachant que ce visage qui se fermait lentement. impunément à l'écran, se fondait, pour toujours, au temps universel et à la vie éternelle des mémoires numériques; il vous multipliait à l’infini surles réseaux de la toile.



