Distribution Solannelle

Discours de la distribution solennelle des prix du collège de Toul Prononcé par M. Basso, Professeur d’Anglais le 5 juillet 1952<

Rien n'est plus difficile que le choix d'un sujet pour le discours traditionnel. On recourt le plus souvent à la discipline que l'on enseigne, et, à la mémoire de l'angliciste se présente spontanément l'exemple du délicat poète de Cowper.

Doué de qualité créatrice manifeste, il ne s'était encore jamais attaqué à une œuvre de longue haleine. Comme une dame de son entourage le pressait de le faire, il s'excusait avec modestie : -mais je n'ai pas de sujet.

<-Qu’à cela ne tienne, répondit-elle, vous pouvez traiter de n'importe quoi, de ce sofa par exemple.< Et Cowper entreprit de chanter le sofa. Ses dons étaient si brillant que son travail, commencé sur une boutade, s'acheva en l'un des plus beaux poèmes sur la nature dont se puisse vanter la littérature anglaise. Il l’intitula plaisamment « la Tâche ». Je n'ai pas la prétention de l'imiter avec autant de bonheur. Mais mon point de départ sera voisin du sien, car j'ai l'intention de consacrer les instants qui ne sont accordés, à glorifier le thé. Je sais bien que la chose a déjà été fait par un historien prolixe et attendri, mais son pesant ouvrage dort sur les rayons poussiéreux de quelques bibliothèques oubliées et le thé mérite bien que l'on chante ses qualités multiples et parfois, inattendues.

 
Le thé, connu dès la plus haute antiquité, on lui prêtait alors des vertus médicinales, est dans nos régions, d'introduction relativement récente. De même que le tabac, que beaucoup d'entre nous considèrent comme une nécessité aussi naturelle que la nourriture et le sommeil, il fut rapporté au cours du XVIIe siècle que les hardis découvreurs revenant des pays orientaux, chargé de la poésie et du mystère que confère l'éloignement. Le thé connaît peu la faveur des Français qui lui préfèrent, à table, leurs crus renommés, et, au salon, le café, plus fruste et plus fort, mais chacun sait la place que le thé tient dans la vie anglaise.
  Un humoriste d'outre-manche énumérait ainsi les occasions où il convient de prendre une ou plusieurs tasses de ce breuvage « qui réconforte, mais qui n'enivre point, comme le définit notre poète de Cowper : Au lever,
 Au coucher,
 À l'heure du thé naturellement,
 Quand on est sur le point de sortir,
 Quand on vient de rentrer chez soi,
 Quand on a besoin d'un stimulant,
 Quand on veut retrouver le calme ;
 Quand on est seul,
 Quand on reçoit ses amis.
  Il serait facile d'allonger cette liste où s'opposent une a une les vertus contradictoires et tout aussi incontestables de l'excellente boisson.
 Mais laissons l'ironie et pénétrons dans une maison anglaise vers six heures. Toute la famille, le travail fini, s'est réunie pour le « Higth tea », ce que l'on pourrait traduire très librement par les « Thé mangeant ». La table arbore une nappe des serviettes d'une propreté éblouissante. Dans les milieux les plus modestes, les 10 ustensiles, jugés indispensables, et dans le français ne discerne pas toujours l'usage, sont de fine porcelaine et de belle argenterie.
  Bientôt commence la célébration d'un rite immuable. La théière est réchauffée remplie, recouverte de son cosy, je l'ait froid versé dans les tasses, dans un murmure de questions polies.
 Chacun anime la conversation d'une histoire ou d'une anecdote, et l'on a une impression frappante de l'intimité familiale. Si un étranger est invité, le tableau diffère légèrement. Il est une courtoisie que l'anglais exerce toujours à l'égard de son interlocuteur, c'est de ne rien dire qui puisse lui causer de l'embarras. On recherche donc un sujet neutre, qui ne risque de froisser aucune susceptibilité, et l'on en viendra probablement à parler du temps qu'il fait, ce qui est une source de commentaires inépuisables.
  Le psychologue, présent à la scène que je viens de décrire, saisira en un clin d'œil, trois aspects importants du caractère anglais : la solidité des liens familiaux, le respect des formes, et la sociabilité. Au contraire de la famille américaine qui vit très dispersée, l'organisation de la famille anglaise favorise les échanges constants entre les caractères les expériences de ces différents membres, bien que l'affection qui les unit soit dénuée de toute sensiblerie, et se défie par instinct de toute démonstration spectaculaire. L'entente est parfaite malgré les divergences personnelles d'opinion et elle présente l'image réduite d'un grand peuple, qui vit en harmonie et conserve le bon ton dans les querelles d’idées ou d'intérêts les plus sérieuses.
 La distinction des manières si frappantes chez l'Anglais à quelque milieu qu’il appartienne, est due sans doute à la stricte étiquette qui régit la table d'outre-manche. Je sais bien que ce souci constant qu’il a de ne point gêner les autres, et la prudence qui lui fait entourer les rapports sociaux de formes traditionnelles, risquent souvent de nous impatienter: nôtre exubérance s'irrite de ces traits qui nous paraisse de timidité d’esprit, ou au pire hypocrisie. Mais la réserve a du bon.
 Lorsqu'il s'agit d'accorder son amitié, l'Anglais une fois conquis, se montre le plus fidèle le plus dévoué des amis et vous rendra avec calme, et en refusant tout remerciement, les plus signalés services. Il est très sociable de nature. Prêter, comme le fait fréquemment, froideur et égoïsmes aux Anglais n’est qu’une mauvaise plaisanterie, et tout voyageur ayant eu des rapports directs avec les gens de Douvres à Édimbourg, vous citera exemple incroyables d’hospitalité.
  Pardonnez-moi d'avoir quitté mon sujet pour vous dire tout le bien que je pense d’une espèce d'hommes capables de se réunir dans un esprit de sympathie réciproque autour d'un récipient fumant et des tasses délicates.
  Il me vient une inquiétude, je ne vous ai pas dit que c'est que c'est que le thé.
 À voir ces débris noirâtres contenus dans un papier d'argent clos d’une ceinture multicolore, on imagine mal que les feuilles de thé -car ce n'est qu'une vulgaire fusion- viennent d'un arbre, qui, à l'état naturel peut atteindre quinze mètres et davantage. Pour faciliter la récolte, on humilie ce géant, et on le force à pousser en arbuste, rangés sagement en quinconce.
 Le thé est très exigeant, et la cueillette, que l'on doit renouveler par rotation tous les quinze jours, réclame une main-d’œuvre abondante et bon marché, ce qui en interdit l'implantation dans les pays où les salaires sont élevés, aux États-Unis par exemple. La préparation est fort compliquée et, si, par inadvertance, on prolonge trop la fermentation, le noble thé vert devient du thé noir.
  Il y a deux sortes principales de thé, le thé de Chine et le thé d’Assam que les Anglais s’obstinent à nommer thé de Ceylan.
 Il y a à cela une raison que je vais vous confier. Ce n'est un secret pour personne que les Anglais ont toujours cherché à étendre leur influence dans le monde, fondant ici une colonie d'exploitation, la une base maritime, s'emparant ailleurs d’un point stratégique. S'ils affectent de mépriser le thé de Chine, c’est que celle-ci s'est toujours montrée rebelle à la pénétration Anglaise. Au contraire, en parlant de Ceylan ils se sentent « at home », chez eux. Je me plais à rêver mais ce n'est qu'un rêve -les historiens me pardonneront- que les grands fondateurs de l'empire, et hardis explorateurs qui recherchaient la route aux épices, étaient surtout en quête de thé. Ce qui expliquerait l’attrait que l'Anglais garde pour les contrées lointaines et la facilité avec laquelle il quitte parents et cadre familial pour s’exiler au loin pendant de longues années. Mais s’il a conquis de vastes territoires pour satisfaire son besoin d'évasion, ça soif de thé, et raison moins futile, pour éviter la surpopulation dont le menaçait Malthus, l'Anglais s’est montré colon généreux et intelligent. Généreux, en essayant par tous les moyens de faire participer les peuples soumis à l'excellence morale dont il se croit, à tort ou à raison, dépositaire, intelligent, en comprenant qu'il vient un moment où les peuples aspirent légitimement à se gouverner eux-mêmes et en édifiant le système colonial à la fois le plus souple et le plus solide du monde, le Commonwealth britannique des nations. Il a si bien réussi à établir un lien humain entre les différentes nations de son empire, que pendant les deux dernières guerres on a vu des volontaires venir des contrées les plus lointaines, en payant eux-mêmes leur traversée, pour combattre aux côtés des soldats de la mère patrie.
  L'origine exotique du thé vient de nous entraîner dans un tour d’horizon que nous n’achèveront pas sans évoquer l'un des événements les plus symboliques que connut son histoire. Je veux parler de la célèbre « Boston tea party », qui fait à l'origine de la révolte des colonies anglaises d'Amérique. L'Angleterre désirait assurer et sa mainmise sur les treize colonies, et croyait y parvenir en dressant de mille obstacles à leur développement industriel est en leur imposant des traités de commerce draconiens. Mais l'indignation populaire ne connut plus de bornes lorsque la métropole mit sur le thé un droit prohibitif. Un groupe d’hommes détermines se rendit à bord de deux cargos dans le port de Boston, et jeta à la mer toute leur cargaison de thé, pour manifester le mécontentement causé par les nouvelles mesures. L’Angleterre ne comprit pas tout de suite l'avertissement, et les rebelles durent combattre pour conquérir leur liberté. Il n'en demeure pas moins que « l'opération thé » de Boston est un souvenir cher au cœur de tout américain, car c'était la première affirmation de la conscience naissante de la souveraineté nationale.
  L'histoire rapport bien d'autres événements auxquels le thé s’est trouvé indirectement mêlé, mais je m'en voudrais d'abuser de l'attention qu'on me prête. Au terme de mon entreprise, je m'aperçois que je n'ai pas su parer le thé des prestiges et des fascinations depuis que Quincey, par exemple, chante avec lyrisme à propos de l’opium, « ce médecin de l’ennui de vivre », ces créateurs de rêves somptueux. Mais il ne faut sans doute pas le regretter. L'opium revêt l’attrait de mauvais aloi de choses défendues et nocives. Tandis que le thé, s’il est un stimulant auquel le travailleur intellectuel recouvre d'ailleurs sans danger, n'a que des vertus tranquilles, n'agissant qu’en mineur, sur un fond de quiétude. C’est un serviteur fidèle, qui facilite les mouvements de sympathie qui nous rendent si douce la compagnie de nos semblables. À ce titre il mérite bien notre reconnaissance.
  En ma qualité d'éducateurs s'adressant à une place en une occasion solennelle à ceux dont il a charge, on me reprochera peut-être, dans un monde qui devient chaque jour plus hostile, d'avoir adopté aujourd'hui un ton trop badin. Je ne crois pas avoir mérité totalement ce reproche. Ce qu’il est donné à chacun de nous de faire pour conjurer les dangers qui nous menacent, est à la fois très humble et incalculable. Il faut retrouver les joies simples et rechercher tout ce qui nous rapproche de nos semblables, voisins ou éloignés, et nous permet de les comprendre. Je crois avoir montré, par exemple, que l'Anglais n'est pas un barbare parce qu'ils se gorgent de thé, alors que nous préférons nous réjouir avec nos amis en buvant le jus de nos treilles dorées, et que, s’il n’adresse jamais la parole à une personne qu'on ne lui a pas présentée, il n’en a pas pour autant le coeur moins généreux que le plus expansif de nos méridionaux.
 À chacun, maintenant, on des vacances qui s’ouvrent, de partir à la découverte du voisin, en s'armant de sympathie. Faites-le, mes chers amis, à qui tout l'enthousiasme dont la jeunesse possède le secret, et j'ose vous promettre, pour vous-même des joies profondes, et pour le monde de l'assurance d'un avenir plus serein.